Rodrigues : un lagon pour horizon

Publié le par Tite zoreille

Rodrigues. Derrière ce prénom jeté en passant par un navigateur portugais, se cache une île de Robinson au tourisme balbutiant. Un caillou de 18 km sur 6, 5 ; point insiginifiant au milieu de l’Océan Indien, jusqu’à peu ignoré des mappemondes. Rodrigues est une petite dépendance de l’île Maurice, distante de 560 km environ de sa grande soeur qui en contrôle jalousement la liaison aérienne. Si bien qu’on y accède uniquement en transitant par le mini hall d’embarquement dédié de Sir Seewoosagur Ramgoolam International Airport.

Ce qui explique aussi que les Rodriguais, défavorisés par un chômage quasi généralisé et le cours désavantageux de la roupie, ne sortent pas de leur île, ou si peu. Une ou deux fois, peut-être, pour aller visiter une tante mauricienne qui a “réussi”, et qui “passe ses week-ends dans des centres commerciaux”. Vision rodriguaise du progrès, mais pas tout à fait fausse. Les Mauriciens eux-mêmes, rompus à un tourisme d’usine, découvrent, l’air ébahi, ce caillou semé de vaches et de vacoas.

Rodrigues : un lagon pour horizon
Rodrigues : un lagon pour horizon
La barrière de corail à l'horizon.

La barrière de corail à l'horizon.

Point de supermarchés à Rodrigues en effet. Quelques boutiques, des échoppes où glaner une ration de survie composée de gâteaux secs. Quelques hôtels à la décoration fanée. Des chambres d’hôtes. De plus en plus, même. Parfois tenues par des Occidentaux qui avaient le nez fin, et qui ont senti, bien en amont, le filon touristique rodriguais.

De la Réunion, on y débarque donc après un double saut de puce en avion (et autant de protocoles de désinfection de la cabine à grand renfort d'aérosols trop odorants pour être honnêtes, afin de ne pas introduire de parasites susceptibles de décimer l’éventuel dodo restant). Au passage, à Maurice (berceau historique du “dodo” disparu) comme à Rodrigues, on ne boit pas de la Dodo justement, mais de la Phoenix, bière ornée du mythique volatile censé renaître de ses cendres. Espérons qu’il en soit de même pour nos foies.

Port-Mathurin, la "capitale".

Port-Mathurin, la "capitale".

Les bus, tout un poème.

Les bus, tout un poème.

Rodrigues, île “tranquille”, encore épargnée (jusqu’à quand ?) par le rythme épileptique d’un monde furieux. C’est donc de calme dont viennent faire provision les quelques bobos égarés que l’on croise sur l’île, et que l’on finit, au bout d’une semaine, par connaître par leur prénom ou leur profession (souvent médicale), tant elle est petite, cette île. Une partie de la clientèle vient pour le kite-surf qui a trouvé dans l’immense lagon (deux fois la surface de l’île) une autoroute aquatique incomparable. Et c’est vrai qu’il est beau ce lagon. Des eaux bleu électrique trouées par un serpent lapis-lazuli au niveau de la grande passe. Et la barrière de corail pour horizon.

Anse Mourouk, paradis du kite-surf.

Anse Mourouk, paradis du kite-surf.

À Rodrigues, on pratique également un peu de plongée (dans des conditions sommaires, où l’on se retrouve à partager un même détendeur). Et l’on s’y adonne encore au saut du paille-en-queue. À côté des toiles d’araignées qui plastiquent les arbres et les poteaux électriques (hantés par des milliers d’arachnides grosses comme la main), un autre filin fait l’attraction : c’est la “tyrodrig”qui, des hauteurs de Montagne Malgache, offre un tremplin vertigineux au-dessus du vide. La plus longue tyrolienne de l’Océan Indien est un câble de 420 m de long, tendu sur un gouffre de 100 m de fond. Sensations garanties au moment du saut dans le précipice, en courant s'il vous plaît, afin de donner l’élan nécessaire à la poulie. Tout au long de la journée, des cris d'effroi se perdent dans le dédale des ravines.

Qui a vu Arachnophobie ?

Qui a vu Arachnophobie ?

Bienvenue sur la dernière terre peuplée à ces latitudes avant l’Australie. Ici, vivent quelque 38 000 insulaires, essentiellement des créoles à la peau sombre, issus du métissage entre les descendants d’esclaves et les descendants de colons français. Certains ont même gardé des yeux pâles, souvenir d’un lointain ancêtre breton. À moins que ce ne soit la contemplation assidue du lagon se vidant deux fois par jour qui ne finisse par délaver les regards.

À marée basse, tout un peuple de pêcheurs-cueilleurs s’aventure dans cette mer fermée. Les pêcheuses d’ourites, armées de fouines acérées, débusquent les poulpes au fond de leur cavité. Les mollusques sèchent au vent devant les maisons, avant de finir dans les assiettes, en salades, en daubes, caris ou civets. C’est, avec la papaye servie en entrée ou en dessert, un des goûts de Rodrigues. Ça, et le sel sur les lèvres.

Piqueuse d'ourites.

Piqueuse d'ourites.

Ourites séchant au vent.

Ourites séchant au vent.

Rodrigues, île nature, invitation à prendre le temps de (re)vivre, à laisser les soucis s’étioler dans la contemplation. Là, des plages de rêve désertes, ou traversées par un troupeau de chèvres. Ici, des kayaks servant d’abreuvoirs aux vaches. Deux poules picorent devant ma chambre. Pas d’urbanisme dense. Chacun s’accommode d’une économie de subsistance. Un coin de terre, un bout de case, un cabri. Un peu de miel par-ci. Des chapeaux tressés par-là (une des spécialités de Rodrigues, que portent invariablement tous les touristes de l’île).

La terre ici n’est que prêtée. Le gouvernement mauricien, propriétaire de 90 % des sols, les louent aux Rodriguais. Seules quelques lopins acquis naguère par des familles se retrouvent à la vente. Y fleurissent quelques maisons d’hôtes supplémentaires, et les prémisses d une hôtellerie de luxe. C’est là tout l’enjeu pour Rodrigues : s’ouvrir au monde tout en préservant sa beauté sauvage. Un défi de taille, très loin d’être gagné. À suivre…

Rodrigues : un lagon pour horizon
Rodrigues : un lagon pour horizon
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Commenter cet article

VU 28/11/2014 07:17

C'est superbe! merci de nous faire voyager en dehors de sentiers battus et nous planter la réalité des paradis. Encooore!