24 h au cœur de Mafate

Publié le par Tite zoreille

Tout le monde a entendu parler de Mafate, dont l’inaccessibilité est vantée par nombre de reportages. Pour descendre au cœur de ce cirque né de l’affaissement du Piton des Neiges, pas de passe-muraille : une bonne paire de chaussures de rando, ou une bonne raison de prendre l’hélico.
Si tous les chemins - ou presque - mènent à Mafate, les différentes entrées du cirque affichent plusieurs niveaux de difficulté. De l’interminable canalisation des Orangers à l’éprouvante traversée depuis Cilaos. Désireux de découvrir le cirque sans nous briser les jambes, nous avons choisi la voie la plus simple, la plus rapide, la plus fréquentée donc : La Nouvelle par le Col des Bœufs. Une autoroute à touristes, si l’on veut, mais qui demande tout de même 2 bonnes heures de marche à l’aller, et 3 h de grimpette au retour.

Descente dans le cirque de Mafate par le Col des Bœufs.

Descente dans le cirque de Mafate par le Col des Bœufs.

Depuis Saint-Denis, il faut d’abord rallier le fond de Salazie. La voiture restera au Col des Bœufs, qui dispose d’un parking (payant) surveillé. À 10 euros la nuit, on espère qu’elle appréciera le paysage, et la compagnie d’un gardien blasé. De là, on commence la descente, à travers une végétation dense, trouée de palmiers fougères et de fuchsias. Des centaines de marches mettent les rotules à rude épreuve. La plaine des Tamarins, dédale de troncs noueux propice au cache-cache des lutins, est un passage salvateur entre deux dénivelés.
Devant nos pas, des crapauds sautent à droite et à gauche. Le sentier plonge à nouveau et serpente à travers la forêt primaire. Au détour du chemin apparaissent les maisons colorées de la Nouvelle. Cet ilet, le plus peuplé de Mafate, compte une trentaine de familles. Une école. Une église. Une boulangerie. Et plusieurs gîtes.
On pose les sacs au Relais de Mafate, à la fois bureau de poste, gîte de randonnée, bar et épicerie.

Arrivée à l'ilet de La Nouvelle dans la brume.

Arrivée à l'ilet de La Nouvelle dans la brume.

À la Nouvelle, il n’y a rien à faire. Des chiens aboient. Des poules en liberté picorent de-ci de–là. Quelques jeunes boivent des Dodo à la bouteille. Les randonneurs éparpillés dans le village attendent 19 h, l’heure du repas. On aura tout de même eu le temps de faire le tour de l’ilet, d’en mesurer les contours, d’en saisir les limites, délimitées par des à-pics vertigineux. La Nouvelle, c’est une poignée de maisons accrochées au-dessus du vide. Une brume glaciale tombe sur le coup de 18 h, enserrant l’ilet dans ses bras blancs et amnésiques.
Un solide repas créole façon montagnarde nous attend : gratin de chouchou, rougail saucisses, cari poulet, gâteau patates et son rhum arrangé goyavier. De quoi avaler les kilomètres du lendemain.

Lever de soleil sur le rempart du Maïdo.

Lever de soleil sur le rempart du Maïdo.

La Nouvelle est une cuvette, et le moindre bruit y raisonne. Dès 4 h du matin, des dizaines de coqs dispersés dans l’ilet entonnent une ode au soleil que ne manquent pas d’apprécier les campeurs et les dormeurs du gîte. Autant profiter de ce réveil précoce pour admirer le lever de soleil. L’aube, dissipant la brume, dévoile un paysage aux reliefs insoupçonnés la veille. Massifs, les remparts du cirque s’élancent vers le ciel. L’imposante muraille naturelle s’embrase au soleil levant et se change en lingot d’or. La symphonie des gallinacées est bientôt suivie par le ronron des groupes électrogènes qu’on rallume, puis le ballet des hélicoptères qui livrent denrées et matériaux. Une nouvelle journée commence, qui emportera certains marcheurs plus loin dans le cirque, et apportera son lot de nouveaux randonneurs émerveillés.

Vivre à Mafate, au 21e siècle, c’est beau et désespéré à la fois. Chaque ilet est un ilot de résistance face à la démesure d’une nature indomptable, et aux exigences d’une culture qui n’est qu’une invitée en ces terres. Chaque maison en tôle signe l’empreinte de l’homme, petit être insignifiant, dans l’échiquier du néant. Vivre à Mafate c’est, à la suite des esclaves marrons qui se réfugièrent dans les hauteurs inaccessibles de l’île, occuper un nid d’aigle volé aux dieux par des hommes en quête d’une liberté qui ne se négocie pas. C’est un pied de nez à l’ordinaire du monde, et un doigt d’honneur à la frénésie des villes. C’est un héritage singulier, à la fois trésor et fardeau. Mais c’est une façon de montrer que l’être humain peut habiter l’impossible, entre ciel et vide. Une jolie leçon de vie en équilibre.

La Nouvelle, un nid d'aigle volé aux dieux.

La Nouvelle, un nid d'aigle volé aux dieux.

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